Délégation de
l'Université du Québec à Montréal

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Les oubliées de la Kumbha mela

Sophie Durocher
Marie-Daphné Roy
Catherine St-Germain Lefebvre

 

Du mariage au veuvage…

Regard sur les femmes en Inde

Pyari Behn, 80 ans, avait probablement été emportée par une vague humaine en cette journée du 27 août 2003 où plusieurs millions de personnes étaient rassemblées à Nasik, en Inde, à l’occasion du pèlerinage de la Kumbha mela. Cette vieille dame était venue, comme tant d’autres, dans l’espoir de purifier son âme et ainsi se libérer du cycle des naissances et des morts en prenant un bain dans la rivière Godavari. L’acte rituel de se baigner dans une rivière sacrée constitue le motif principal de la venue des pèlerins et des regroupements ascétiques à ce grand rassemblement religieux hindou.

Femmes prenant le snan
Femmes prenant le snan
Photo: M. Boisvert, 2004

Le journaliste Abhijit Majumder, du Sunday Times of India, avait visiblement entendue Mme Behn grâce aux hauts parleurs situés au sommet de la tour chambranlante érigée au centre du campement servant à accueillir ceux qui ont perdu leurs proches sur le site de l’événement. «  Fils, peu importe où tu es, je t’en pris, sors-moi d’ici, sinon, je m’en irai ailleurs par moi-même. », disait cette femme. Comme plus de 400 personnes cette journée-là, majoritairement des femmes, des enfants et des personnes âgées selon les autorités locales, elle avait perdu ceux avec qui elle était venue prendre un bain dans la rivière sacrée. De ce nombre, la majeure partie sera réunie avec leurs familles la journée même, alors qu’un faible pourcentage demeurera sans nouvelle pour une période prolongée, pouvant atteindre des jours, voire des semaines ou des mois, nous dit le journaliste.

Dans cet article publié le 31 août 2003 dans le Sunday Times of India, M. Majumder s’est intéressé à la situation de ceux et celles qui ne retrouveront pas leurs familles. Il a ainsi rencontré des travailleurs sociaux et des bénévoles travaillant au sein d’organismes à but non lucratif qui s’occupent entre autres d’accueillir les gens séparés de leurs familles lors de la Kumbha mela. Au fil de ses rencontres, une autre explication du phénomène est soulevée : outre la réalité qu’une marée humaine puisse aisément séparer les mains jointes de membres d’une même famille, certains pensent que des personnes âgées, surtout des femmes, sont délibérément abandonnées.

Journée de grand bain à Nasik
Journée de grand bain à Nasik
Photo: S. Durocher, 2004

Choquées par la lecture de cet article, nous nous sommes demandé dans quelle mesure cette situation était répandue, d’abord à Nasik où elle avait été décrite par le journaliste, mais aussi dans les trois autres lieux d’accueil de la Kumbha mela, soit à Haridwar, Allahabad et Ujjain. Conscientes que les informations contenues dans cet article pouvaient facilement avoir une saveur sensationnaliste, nous avons voulu approfondir la question. Se rendant sur ces lieux de pèlerinage, nous avons cherché à savoir d’une part si l’on était au fait de cas où des femmes et des personnes âgées sont abandonnées durant les grands rassemblements religieux, et d’autre part quelle explication pouvait en être donnée. Dans une culture où les liens familiaux constituent la structure de base et le noyau de la communauté, où leur importance est donc fondamentale, comment comprendre qu’on cherche à se séparer délibérément d’un membre de sa famille?

Les intervenants rencontrés

Dans la ville de Nasik, nous avons rencontré différents intervenants susceptibles de nous éclairer. Nous nous sommes rendues au Vrudha Ashram, maison pour personnes âgées où résident actuellement 95 personnes, dont 60 femmes et 35 hommes, afin de savoir s’ils avaient hébergé davantage de résidents depuis la fin du grand rassemblement. L’endroit paisible, accueillant un temple à la triade Rama, Laxman et Sita dans sa cour intérieure, est l’asile de gens âgés placés par leurs enfants, provenant généralement de milieux urbains aisés, et assure logement et nourriture moyennant un montant de 500 roupies par mois. Ce type d’hébergement n’est pas chose courante en Inde, où les enfants s’occupent, traditionnellement, des parents âgés. Cependant, il semble que l’urbanisation et l’accélération du rythme de vie contribue à augmenter le recours, pour un nombre encore minime de familles, à ce type de service. Aux dires de l’épouse du directeur, Mme Thankar, ce sont des conflits familiaux et générationnels qui inciteraient les enfants à placer leurs parents et dans la grande majorité des cas, nous dit-elle, à ne jamais les visiter.

Repas communautaire au Vrudra Ashram
Repas communautaire au Vrudra Ashram
Photo: C. St-Germain Lefebvre, 2004

Quoi qu’ayant été mise au courant, par les journaux de l’abandon de personnes âgées durant la Kumbha mela, Mme Thankar n’a reçu aucune demande d’hébergement. Au contraire nous dit-elle, ce sont davantage des enfants à la recherche d’un parent âgé perdu dans la foule qui sont venus frapper à sa porte en juillet et août dernier, afin de s’enquérir si ceux-ci ne s’y seraient pas réfugiés.

Nous avons également rencontré M. Dilip Shukla, membre du comité d’administration du Purohit sangha, le regroupement de prêtres de pèlerinage responsable de l’organisation de la Kumbha mela. Étant membre du comité chargé du volet technique de l’événement (voirie, administration du trafic, gestion de l’électricité, de l’eau, gestion de la foule, etc.), M. Shukla avait également eut vent de cette situation. Cependant, à son avis, des 300 ou 400 personnes qui se sont perdues tout au long du pèlerinage, la plupart ont retrouvé leur famille grâce au travail de la police. Si des gens ont délibérément été laissés sur place par leurs familles, il s’agit d’un nombre minime et ils ont en grande majorité été rapatriés. Le campement « lost and found » érigé au centre de Nasik, comme l’avait soulevé le journaliste, était administré par la police municipale qui se chargeait d’appeler le nom des gens perdus au microphone et cela semble avoir fonctionné, à son avis, relativement bien.

Tour de garde d’Hardwar
Tour de garde d’Hardwar
Photo: M. Boisvert, 2004

On a récemment tenté de modifier ce système rudimentaire dans la ville d’Haridwar, également ville hôte de grands événements religieux. À la « demi-kumbh » d’Haridwar, foire religieuse plus petite où se seront rendues 5 millions de personnes en avril dernier, un système informatisé (financé par le gouvernement provincial de l’Uttaranchal Pradesh en collaboration avec Microsoft) a été mis en place afin de retracer les personnes perdues et leurs proches. Ceci dit, en nous rendant dans cette ville du nord de l’Inde éloignée de Nasik par plusieurs centaines de kilomètres, nous avons parlé avec les instigateurs de ce système. Ils nous ont informé, au même titre que plusieurs des gens interviewé, que la majorité des gens perdus étaient des enfants et des personnes âgées. À certains moment lors du pèlerinage, la foule se densifie et se compresse à un point tel que ceux-ci sont séparés des mains qui les retenaient et sont emportés dans diverses directions. Il arrive qu’un faible pourcentage de gens perdus ne retrouvent pas leurs familles, en général des gens âgés, et qu’il soient pris en charge par des organismes à but non-lucratif qui les placent dans des ashram. Néanmoins, il est à leur avis extrêmement rare que des gens soient délibérément laissés par leurs familles, et il est important de nuancer les informations qui se retrouvent dans les journaux ainsi que l’interprétation que l’on en fait. Il faut, nous ont-ils dit, être prudent et ne pas généraliser la portée d’événements ponctuels.

À Haridwar, ce nouveau système informatique en est encore à ses premières armes, le système de microphone reste donc largement utilisé. M. Deepak Sharma, dont le bureau donne directement sur les ghats, ces larges escaliers longeant le Gange qu’empruntent les pèlerins afin de descendre prendre leur bain purificatoire, nous a également assuré que la très grande majorité de ceux et celles ayant perdu leur famille sont retracés par leurs proches, ou renvoyés directement chez eux par train. Il nous a aussi affirmé qu’un minime pourcentage de gens âgés, soit moins de 1%, ne retrouvent pas leurs familles et sont emmenées à l’hôpital si elles ont besoin de soins, où dans des maisons tel que le Vanaprasta ashram d’Haridwar (semblable au Vrudha ashram de Nasik).

Quoique les situations d’abandon délibérées soient très rares en plus d’être difficiles à prouver (on admettra rarement avoir abandonné un membre de sa famille lorsque celui-ci nous revient de lui-même, ou lorsque les autorités nous le rapatrient), elles restent réelles. Comment comprendre de tels gestes?

Structure familiale, mariage et veuvage

Demeurant fortement traditionnelle, la cellule familiale indienne n ’a guère changé depuis l’ère des Maharaja. Encore aujourd’hui, la majorité, voire la totalité des Indiens se marient avant l’âge de trente ans. Pas question d’outrepasser la tradition : le mariage, aussi coloré que festif (et généralement arrangé), sera religieux, c'est-à-dire présidé par un brahmane. Il n’est pas rare de voir une partie de la dot offerte par la famille de l’épouse exposée dans la salle de réception pour le bénéfice des invités. Malgré son illégalité, la dot remplie une fonction économique loin d’être négligeable. Bien souvent, la famille de l’épouse doit économiser de longues années afin d’offrir une dot qui est bien plus que symbolique. Selon Mme Patil, de l’organisme JSS (Jan Shikshan Sansthan) de Nasik, la dot servait originalement à assurer le confort de l’épouse dans sa nouvelle demeure. En donnant leur fille en mariage, ses parents s’engageaient à subvenir à ses frais de subsistance pour une année durant.

Madame Patil du JSS
Madame Patil du JSS
Photo: C. St-Germain Lefebvre, 2004

Avec la modernité, la perception sur la dot a bien changée. L’arrivée toujours croissante des femmes sur le marché du travail rend pour plusieurs la dot obsolète. Swapna Dherage, une jeune femme de 23 ans originaire de Trimbakeswar au Maharastra, s’explique : « À mon mariage, il n’y aura pas de dot. Je suis instruite et je travaille; à bien y penser, ma dot est l’éducation que j’ai reçue. Tous les biens que je possède chez mon père resteront dans sa maison, pas question de les apporter avec moi, quand mon tour viendra. ». Si les vues modernes de Mlle Dherage peuvent en dérouter plus d’un, elles expriment une tendance de plus en plus forte chez les jeunes femmes d’aujourd’hui : s’instruire, c’est s’auto-suffire.

Pour une femme, le mariage marque une étape importante dans sa vie. Elle s’apprête à remplir un nouveau rôle, dans une famille qu’elle connaît souvent bien peu. Loin de chez elle, souvent sans amie, la jeune mariée doit être tel un bambou : solide mais flexible. Passant la plus grande partie de son temps avec les autres femmes de la maison, la jeune épouse doit se familiariser avec les règles de son nouveau foyer. Durant les premières années du mariage, la nouvelle venue sera au bas de « l’échelle familiale », sous la matriarche de la famille, sa belle-mère. La belle-mère demeurera à la tête de la branche féminine de la famille jusqu’à ce que sa belle-fille donne naissance à un enfant, de préférence un fils, ou jusqu’à la mort de son mari.

L’état de veuvage pour une femme en Inde, est encore bien souvent vu comme une calamité : une femme qui survit à son mari est une épouse qui n’a pas bien rempli son devoir. Les veuves, aux dires de Leigh Minturn, auteure d’une étude réalisée dans un village du nord de l’Inde auprès de femmes de caste Rajput (Sita’s Daughters, Oxford University Press, 1993), sont considérées comme malchanceuses et porteuses de malheurs. La mort de leur mari est, par exemple, fréquemment attribuée à une mauvaise action qu’elles auraient commise dans une vie antérieure ou à un manquement dans les rituels qu’elles ont le devoir d’accomplir.

Haritalika
Haritalika
Photo: C. St-Germain Lefebvre, 2004

Selon Minturn, en 1975, il arrivait que les veuves n’apparaissent pas sur les recensements, la famille préférant cacher leur présence que de s’attirer mauvaise fortune. Sans son mari à ses côtés, la veuve n’est plus qu’une « bouche de plus à nourrir », ce qui peut en partie expliquer leur abandon par leur famille, surtout s’ils se trouvent dans une situation financière précaire. De plus, comme elles sont les héritières de leur mari, elles ont un certain contrôle financier sur leurs fils ainsi que sur leurs belles-filles. Ceci, tel qu’en a témoigné Mme Patil, peut causer des dissensions dans la famille ainsi que donner naissance au désir, tabou, d’être libéré du joug de la vieille femme. Si l’abandon des personnes âgées est une réalité, ce n’est toutefois pas la norme.

Le JSS, organisme privé bénéficiant de maigres subventions, vise à donner une formation aux femmes qui leur permettra de subvenir à leurs besoins. Moyennant un coût minime, elles peuvent prendre des classes allant de la couture à des cours d’informatique et ainsi devenir autonomes financièrement. « Le gouvernement, la police et les rares organismes publics sont débordés », nous dit Mme Patil, « ces femmes laissées à elles mêmes, souvent peu instruites, ne voient d’autres choix que se tourner vers la mendicité. ».

Cours d’informatique au JSS
Cours d’informatique au JSS
Photo: S. Durocher, 2004

Il ne faut toutefois pas anticiper sur les intentions qui peuvent pousser les enfants à abandonner leurs parents. « Si certains enfants abandonnent père ou mère, c’est souvent plus par désespoir que par méchanceté. Ils ne peuvent assumer les coûts quotidiens engendrés par une personne à charge, sans parler des frais reliés à l’hospitalisation, aux médicaments, etc. Placer leurs parents dans un foyer n’est même pas une option pour la majorité d’entre eux.». La formation donnée au JSS rejoint les vues de Mlle Dherage : même seules, sans support familial, les femmes abandonnées ont d’autres recours que la mendicité.

Mendiante de Nasik
Mendiante de Nasik
Photo: S. Durocher, 2004

Modernité et traditions

Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté 

-Déclaration Universelle des droits de l’Homme, article 25

Ce séjour en Inde, bien qu’ayant fait suite à d’autres séjours plus prolongés, a été de courte durée. Ceci limite de beaucoup le nombre d’assertions qu’il nous est possible d’établir au sujet de la place des veuves en Inde aujourd’hui ou sur les situations d’abandon des personnes âgées. N’ayant pas été directement témoins de situations d’abandon, il nous est impossible d’en évaluer la portée. Cependant, suite aux témoignages qui nous ont été livrés, il nous est possible d’affirmer que ces situations se produisent, mais restent très marginales, et comme nous l’avons déjà dit, difficiles à prouver.

Sans-titre (vieille femme)
Photo: M. Boisvert, 2004

La diversité des pratiques culturelles et religieuses en Inde est frappante, le contraste entre les valeurs traditionnelles et modernes est des plus visibles, les conflits générationnels augmentent, particulièrement dans les villes. À l’observateur étranger, l’Inde apparaît comme un foisonnement religieux et culturel à la fois chaotique et organisé, régit par des règles ancestrales toujours effectives. Ces règles pénètrent la structure familiale et se transmettent de générations en générations. Prendre soin de ses parents âgés, les héberger, assurer leur sécurité et combler leurs besoins constituent quelques unes des règles sociales ancestrales. Ce sont généralement les fils qui s’acquittent de cette tâche, les filles ayant quitté le noyau familial lors de leur mariage. Cependant, il semble que cette norme ne soit pas unilatéralement respectée et que pour diverses raisons, une famille décide d’abandonner ses aînés, ce qui contrevient à l’article 25 de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme. À la lumière des informations recueillies, nous sommes à même de constater que la majorité des personnes abandonnées sont celles qui sont le plus vulnérables de par la précarité de leur statut social : les femmes âgées

Finalement, l’arrivée de la modernité nuance les croyances et les pratiques ancestrales reliées aux veuves. Nous aurions tort de les associer à l’Inde entière, à toutes les familles ou à toutes les castes. L’Inde est continuellement en transformation. Bien que plusieurs droits humains fondamentaux soient aujourd’hui bafoués sur le sous-continent, les jeunes générations en sont au fait. De plus en plus d’organismes à visées sociales et communautaires émergent en Inde, et considèrent l’éducation comme un outil privilégié pour contribuer à l’amélioration des conditions de vie de la population en général et des femmes en particulier.

Symbole : Rights & Democracy NETWORK | RÉSEAU Droits et Démocratie